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La fin de la compréhension

Dernière mise à jour : 19 janv.


« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »

Jean Cocteau (1889 – 1963)


Karl Popper a écrit un jour : ‘All life is problem solving.’ La science ne devrait pas déroger à cette maxime : résolvons nos problèmes avec notre raison, notre savoir et notre technique. Comment débuter dans la résolution ? À propos du réchauffement climatique, le scientifique dira : « si nous voulons agir sur le système étudié, il faut d’abord étudier le problème pour le comprendre, puis proposer des solutions. »

Cette approche cartésienne ne coule pas de source : l’histoire des sciences abonde de paris gagnés, de découvertes fortuites ; de problèmes ardus, résolus empiriquement. Le bon investigateur trouve sans explorer précisément tous les recoins du problème, partant de faits isolés, fort de son expérience et de sa technique. Par exemple, Urbain Le Verrier ne connaissait pas la masse de Neptune. Pourtant, il avait besoin de cette information pour calculer la position de la planète inconnue. Eh bien… il l’avait devinée. Au pif ! Le scientifique orthodoxe protestera que c’est mal – surtout si le fautif est un illustre inconnu. Que c’est de la mauvaise science. Qu’il faut prouver ce que l’on avance : la recherche de la vérité passe avant le résultat, la méthode avant l’objectif. Bref, il mettra zéro au procédé ! Pour décider s’il faut comprendre un problème pour en trouver la solution, regardons de plus près comment s’y prennent les savants du XXIe siècle.

Disons d’abord ce fait social : dans les temps anciens, de Descartes et Pascal, la science n’était pas une institution et le savant n’avait pas de salaire. Tels le poète, le musicien et le peintre, il dépendait du bon vouloir du prince. Ce savant-là était peu spécialisé, c’est-à-dire qu’il était instruit de bien des choses dans des domaines variés.

Depuis deux siècles, le développement du système de recherche – dans le secteur public et privé – a multiplié le nombre de chercheurs. Le scientifique a un vrai métier et fabrique ses publications avec application, comme d’autres font des fromages. Une différence toutefois : tout le monde peut goûter le fromage, le partager, l’apprécier ou non. Par contre, prenez un article scientifique au hasard dans une base de données comme Google Scholar. Sans le parcourir entièrement, lisez le titre et le résumé. Qu’en dites-vous ? Je gage que vous trouvez cela indigeste. Tiré au hasard, un scientifique appartiendra à une communauté différente de l’auteur de l’article. Il n’en comprendra ni les détails ni l’intérêt de l’étude. Au-delà du problème de la langue de rédaction – anglais en général –, le propos n’est pas accessible à l’homme de la rue.

Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, il n’y a pas de lien entre le sujet de l’article et les problèmes de la vie courante, celle que vous et moi menons. Ensuite, saisir les subtilités de l’article demande la connaissance d’un langage spécifique accessible aux seules gens du métier. Enfin, la compréhension des techniques mises en œuvre pour arriver aux résultats nécessite au préalable une longue formation. Les raisonnements de la science d’aujourd’hui sont sur ce point analogues à ceux de la religion d’hier : hermétiques au peuple.

La recherche scientifique a donc beaucoup changé depuis Descartes, non dans sa méthode, mais dans sa structure. Elle est l’œuvre de nombreux professionnels, dans les universités, les organismes de recherche et les entreprises…




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