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Ce livre est le produit d’une crise intérieure. Dans les années 2010, l’extraction du gaz de schiste prenait son essor aux États-Unis et les nuisances de cette nouvelle industrie commençaient à faire parler d’elles, en particulier grâce au documentaire « Gasland » de Josh Fox. En France, des projets d’exploration naissaient, avec des permis délivrés à des compagnies pétrolières. Une controverse s’éleva : pour ou contre les gaz de schiste ? Elle devint particulièrement vive dans le sud de la France.

Je travaillais alors dans un laboratoire de géologie, étudiant la déformation des montagnes et la physique des séismes. J’avais manifesté contre l’exploitation des gaz de schistes qui occasionnait aux États-Unis de sérieux déboires environnementaux : pollution des cours d’eau, augmentation du trafic routier, contribution significative de gaz à effet de serre comme le méthane. Le résultat politique de ce conflit fut en France l’interdiction de la fracturation hydraulique, qui permet de libérer le gaz emprisonné dans la roche-mère. Les permis d’exploration existants furent alors révoqués.

À la même époque, je développais des instruments de mesure de la déformation du sol, pour détecter les signaux précurseurs d’un séisme ou d’une éruption volcanique. En 2014, je peinais à trouver des crédits de recherche pour construire des instruments à la fois précis et d’un prix abordable. Il devint clair que la seule façon efficace d’obtenir de tels instruments était d’intéresser l’industrie pétrolière à mon projet : ces instruments sont bien adaptés pour optimiser la production des réservoirs de gaz et de pétrole et peuvent prévenir les risques liés à l’exploitation industrielle. Je tenais là une piste pour développer mes instruments et même, un jour, les produire en série. De fil en aiguille, une collaboration scientifique fort intéressante naquit. Le hic était le sujet d’étude du projet industriel : l’extraction des gaz de schiste.


À ce stade, il m’arriva les choses suivantes. Malgré les remarques surprises ou narquoises de mon entourage, je me mis à travailler activement sur la modélisation de l’extraction des gaz de schiste afin de poursuivre le développement de mes instruments. Du point de vue de mon employeur – le Centre National de la Recherche Scientifique – il s’agissait d’un excellent projet, permettant de développer une activité commerciale en relation avec ces nouveaux instruments. Cela ouvrait aussi la possibilité pour les étudiants d’être embauchés par les entreprises du secteur. D’autre part, les sites de production de gaz de schiste étant au bout du monde, je n’entendis quasiment aucune critique professionnelle sur le « mal fondé » d’une telle activité. Finalement, avec un minimum d’amnésie, tout n’allait pas si mal. Je ressentais toutefois un petit picotement, bien timide si on le compare aux tiraillements qui peuvent secouer des chercheurs impliqués dans le domaine militaire ou des domaines sensibles de la biologie.


Un matin, je me réveillais comme métamorphosé. Envahi par un étrange sentiment. Mon cerveau m’avait tout l’air d’un mille-feuille, composé de zones cohérentes de raison séparées par des zones molles incohérentes. Cette organisation mentale est courante chez le scientifique lambda, si l’on observe son comportement. Par exemple, 15 000 chercheurs se rassemblent à grands frais de kérosène dans un coin du monde pour discuter du réchauffement climatique, se dispensant de prouver que cette action est bénéfique pour la stabilité du climat, plutôt que nuisible. Cette lacune du sens critique est étrangement transparente. Désolidarisant les raisonnements, notre cerveau-mille-feuille permet de vivre, consommer, voyager sans remords dans notre société. On fabrique ainsi des formes logiques de raisonnement : par exemple, tout a un prix, s’achète et se vend, et c’est normal.


Que peut faire le scientifique si le sentiment d’incohérence persiste ? Par exemple, se rabattre sur des problèmes qui n’ont pas d’applications pratiques apparentes, ce qu’on appelle (en se rengorgeant) la science fondamentale. La parade n’est cependant pas assurée : nul ne prédit la destinée bénéfique ou funeste d’une invention. Röntgen détecte par hasard, vers 1895, les rayons X qui ont principalement des applications médicales ; Becquerel découvre un an plus tard un rayonnement encore plus énergétique – la radioactivité – conduisant en 1939 à un dépôt de brevet français sur la bombe atomique et à deux tests successifs de la bombe A américaine sur la population civile japonaise en août 1945.


Le cerveau-mille-feuille est une segmentation de la pensée, une décomposition mentale du problème de la survie humaine. À mon avis, la division d’une réalité globale en sous-ensembles est apparue progressivement pour parvenir à appréhender une société complexe. Cette dernière revêt diverses formes : technicité de nos machines, multiples hiérarchies et structures sociales, nombreuses relations de dépendance entre les individus, abondance d’informations. Sur le plan de la compréhension individuelle, cette complexité ne permet plus de déchiffrer les relations entre les facteurs sociaux – éducation, travail salarié, chômage, économie, guerres… – et les facteurs physiques et biologiques sous-jacents. Une pensée globale devient alors inopérante en pratique, surtout si l’on veut la coupler à une action cohérente. La segmentation de la pensée résulte de cette impossibilité : une personne ne comprend pas les relations entre tous ces facteurs. C’est vrai pour les citoyens, mais aussi pour les scientifiques. Victime d’un court-circuit mental, le mathématicien Alexandre Grothendieck écrivait en 1971 :

« N’importe quelle question touchant à la réalité concrète, pour être réellement comprise, implique une analyse de nombreux aspects, intimement imbriqués, appartenant à de nombreux champs différents de la science. En la réduisant à un seul de ces aspects, ou à un petit nombre, ou en les maintenant séparés, on mutile grossièrement la réalité. Par conséquent, dans une situation complexe, une personne seule ne peut être tenue comme compétente pour la comprendre ni tenue pour responsable de sa compréhension ou de son manque de compréhension. »


La question du choix de notre modèle énergétique est de ce type : multiforme. Sa définition imbrique des aspects techniques, politiques et sociaux. Pour l’aborder de façon globale – et surmonter l’impasse identifiée par Grothendieck –, il faut réformer notre façon de faire de la science. Prendre en compte tous les éléments fondamentaux d’un problème, les hiérarchiser, puis négliger les aspects non essentiels. Rendre le cerveau conducteur de la pensée n’est pas une chose aisée dans un monde où tout est compartimenté. Mais c’est possible, car le cerveau humain est beaucoup plus qu’une machine à calculer, il sert d’abord à relier des éléments de connaissance, à penser globalement.


Je propose au lecteur un itinéraire en quatre étapes pour refonder notre écosystème énergétique :


Étape 1. D’abord, il faut revenir en arrière, comprendre pourquoi la science n’éclaire plus l’avenir. Depuis le siècle des Lumières, celui de Kant et de Diderot, la science est perçue comme un facteur de progrès social. Cette croyance en la raison fonde le développement de la science moderne, cette « église universelle », mère de la technologie et soutien de la société. Nous verrons dans cette première partie que le pari de cette science-là – supposant que la simple accumulation des faits scientifiques conduit nécessairement à une société vivable – est un pari perdu.


Étape 2. Retour au présent : quelle énergie l’Homme doit-il utiliser pour satisfaire ses besoins vitaux, qui sont, comme pour tout animal, se nourrir, s’abriter, se déplacer ? Dans notre société du XXIe siècle, on découpe l’usage de l’énergie en quelques secteurs principaux : le transport, l’habitat, l’industrie, l’agriculture. Se détachant d’une vision industrielle de l’énergie, cette partie aborde le problème de l’habitat, pivot de toute réforme énergétique. J’y décris un usage sobre et durable de l’énergie solaire et propose des solutions pour générer localement chaleur et électricité.


Étape 3. Le frein au changement énergétique : je l’ai expérimenté, les solutions que je préconise ne sont pas bienvenues. Rien de nouveau sous le soleil de la société : d’autres les avaient proposées sous des formes un peu différentes, également sans succès. La science institutionnelle et les institutions dominantes sont unies contre les techniques conduisant à un réel changement. La société industrielle nous a éloignés de la sobriété énergétique, c’est un fait, mais elle ne veut pas y revenir. Pourquoi ? Cette troisième partie est une enquête archéologique sur la consommation, le travail, le capitalisme, nos pratiques sociales, nos habitudes mentales. On verra ici que ce n’est pas la technique qui empêche le renouveau énergétique, mais l’enlisement progressif de notre pensée dans un modèle économique contrôlé par une abstraction : l’argent.


Étape 4. Société intelligente, mode d’emploi, ce pourrait être le titre de la quatrième partie. Ici débute l’utopie réaliste, édifiant les pratiques et la morale d’une société adoptant des solutions énergétiques non stupides dans différents secteurs de l’activité humaine, de l’usage du territoire à celui de la technique, en passant par la science, l’éducation, le droit et la monnaie.


« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »

Jean Cocteau (1889 – 1963)


Karl Popper a écrit un jour : ‘All life is problem solving.’ La science ne devrait pas déroger à cette maxime : résolvons nos problèmes avec notre raison, notre savoir et notre technique. Comment débuter dans la résolution ? À propos du réchauffement climatique, le scientifique dira : « si nous voulons agir sur le système étudié, il faut d’abord étudier le problème pour le comprendre, puis proposer des solutions. »

Cette approche cartésienne ne coule pas de source : l’histoire des sciences abonde de paris gagnés, de découvertes fortuites ; de problèmes ardus, résolus empiriquement. Le bon investigateur trouve sans explorer précisément tous les recoins du problème, partant de faits isolés, fort de son expérience et de sa technique. Par exemple, Urbain Le Verrier ne connaissait pas la masse de Neptune. Pourtant, il avait besoin de cette information pour calculer la position de la planète inconnue. Eh bien… il l’avait devinée. Au pif ! Le scientifique orthodoxe protestera que c’est mal – surtout si le fautif est un illustre inconnu. Que c’est de la mauvaise science. Qu’il faut prouver ce que l’on avance : la recherche de la vérité passe avant le résultat, la méthode avant l’objectif. Bref, il mettra zéro au procédé ! Pour décider s’il faut comprendre un problème pour en trouver la solution, regardons de plus près comment s’y prennent les savants du XXIe siècle.

Disons d’abord ce fait social : dans les temps anciens, de Descartes et Pascal, la science n’était pas une institution et le savant n’avait pas de salaire. Tels le poète, le musicien et le peintre, il dépendait du bon vouloir du prince. Ce savant-là était peu spécialisé, c’est-à-dire qu’il était instruit de bien des choses dans des domaines variés.

Depuis deux siècles, le développement du système de recherche – dans le secteur public et privé – a multiplié le nombre de chercheurs. Le scientifique a un vrai métier et fabrique ses publications avec application, comme d’autres font des fromages. Une différence toutefois : tout le monde peut goûter le fromage, le partager, l’apprécier ou non. Par contre, prenez un article scientifique au hasard dans une base de données comme Google Scholar. Sans le parcourir entièrement, lisez le titre et le résumé. Qu’en dites-vous ? Je gage que vous trouvez cela indigeste. Tiré au hasard, un scientifique appartiendra à une communauté différente de l’auteur de l’article. Il n’en comprendra ni les détails ni l’intérêt de l’étude. Au-delà du problème de la langue de rédaction – anglais en général –, le propos n’est pas accessible à l’homme de la rue.

Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, il n’y a pas de lien entre le sujet de l’article et les problèmes de la vie courante, celle que vous et moi menons. Ensuite, saisir les subtilités de l’article demande la connaissance d’un langage spécifique accessible aux seules gens du métier. Enfin, la compréhension des techniques mises en œuvre pour arriver aux résultats nécessite au préalable une longue formation. Les raisonnements de la science d’aujourd’hui sont sur ce point analogues à ceux de la religion d’hier : hermétiques au peuple.

La recherche scientifique a donc beaucoup changé depuis Descartes, non dans sa méthode, mais dans sa structure. Elle est l’œuvre de nombreux professionnels, dans les universités, les organismes de recherche et les entreprises…





« Nous commençons par soulever de la poussière, puis nous regrettons de ne pas voir. »

Georges Berkeley (1685 – 1753)


Le lecteur trouvera peut-être ma critique de l’énergie en réseau et des énergies renouvelables rapide et superficielle. Je n’approfondis pas, pour une raison simple : il n’est pas possible de prouver par A + B que ce chemin de l’énergie n’est pas le bon. Le système énergétique mondial ne se résume pas à une théorie scientifique « falsifiable », pour reprendre le terme de Karl Popper. On ne peut pas prouver par un raisonnement de logique pure que l’on fait fausse route, en matière d’énergie en réseau, d’énergie primaire, de systèmes de transformation, d’usage final de l’énergie. Il faudrait, pour tenter de convaincre les nostalgiques des derricks pétroliers, les tenants de la fission nucléaire, les accros à la pile à hydrogène, les aficionados du photovoltaïque, les petits futés de la biomasse, les rêveurs de la fusion nucléaire et bien d’autres, entamer une discussion sans fin.

Cela ne m’intéresse pas et je ne chercherai pas plus avant à vous convaincre que le système énergétique en vigueur nous brûle les ailes. Pour paraphraser Nietzsche à propos d’un livre de philosophie qu’il n’aimait pas : « que m’importe la réfutation ! » Je préfère proposer autre chose, comme des citoyens réinventent tous les jours d’autres façons de cultiver, de manger, de circuler, pour s’affranchir d’un système industriel qui ne leur plaît pas.

En 2015, je faisais de la géophysique, ne sachant rien de bien précis sur les systèmes énergétiques, malgré ma formation initiale en physique et chimie : les scientifiques ont tous leur compartiment de compétences, étroit et bien sécurisé. Il fallait que je m’initie aux arcanes de l’énergie. Si l’on veut aborder un nouveau domaine scientifique, plusieurs stratégies sont possibles. La première est de lire l’essentiel de la littérature sur le sujet et tenter alors de progresser en s’appuyant sur cette connaissance. En matière d’énergie, le domaine est tellement vaste que cette démarche est inopérante : à supposer que l’on comprenne ce que l’on lit, une vie n’y suffirait pas.

J’ai tenté une autre voie : parcourir un livre écrit par des scientifiques, faisant déjà un point synthétique sur tous les systèmes énergétiques, à raison de quelques pages par système. Feuilletant l’ouvrage collectif « L’Énergie à découvert » coordonné par Catherine Jeandel et Rémy Mosseri, j’ai découvert la myriade de possibilités ouvertes par des siècles de recherche scientifique sur l’énergie.

Et là, quelque chose ne m’a pas plu : le système énergétique – encore flou à cette époque – qui m’était venu à l’esprit avant d’ouvrir le livre, n’était pas décrit, même succinctement. Bien qu’imposant, le traité n’était cependant pas exhaustif. Il m’est aussi apparu une image très nette : « Castorama ». Ce genre d’ouvrage synthétique est un peu comme un magasin généraliste de bricolage. Avant d’y rentrer, il faut savoir ce que l’on cherche et ce que l’on veut faire avec l’outil que l’on va acheter. C’est à cette condition que le magasin a une utilité pour le client. Dans le cas contraire, le quidam, moderne Bouvard et indémodable Pécuchet, erre sans fin dans les rayons de la Science, s’intéressant à tout et ne comprenant rien. « Ma » solution n’étant pas en magasin, j’ai refermé le livre et consolidé ma vision de l’énergie.


Un tri purement technique des solutions est inopérant pour définir un système énergétique…